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Égale dignité et complémentarité entre l’homme et la femme.

En méditant la Parole de ce 27ème dimanche du Temps Ordinaire (Année B), il est bon de redécouvrir, comme croyant, le sens profond de l’égalité dans la complémentarité entre l’homme et la femme, tenant compte de leur diversité, sans céder aux glissements idéologiques de la culture contemporaine. Dans le développement de ce thème,  nous référerons à quelques données bibliques et aux réflexions développées en anthropologie philosophique et théologique qui sont en rapport avec le rapport homme-femme. Nous voulons offrir quelques pistes de réflexion afin de ne pas céder aux tendances idéologiques qui sont véhiculées par les courants de l’émancipation de la femme.

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« Homme et femme, il les créa ». Égale dignité et complémentarité entre l’homme et la femme.

En ce jour où le monde célèbre la journée mondiale de la femme, il est bon de redécouvrir, comme croyant, le sens profond de l’égalité dans la complémentarité entre l’homme et la femme, tenant compte de leur diversité, sans céder aux glissements idéologiques de la culture contemporaine. Dans le développement de ce thème,  nous référerons à quelques données bibliques et aux réflexions développées en anthropologie philosophique et théologique qui sont en rapport avec le rapport homme-femme. Nous voulons offrir quelques pistes de réflexion afin de ne pas céder aux tendances idéologiques qui sont véhiculées par les courants de l’émancipation de la femme. Disons tout de même que la femme doit être respectée dans sa dignité et ses droits, puisque l’histoire, même celle récente, n’a pas toujours su lui donner la place qui lui convenait. Heureusement qu’on assiste à une prise de conscience toujours accrue par rapport à ce défi à relever, dans le domaine sociopolitique comme dans la vie de l’Eglise.[1]

Diversité, identité, égalité et différence sexuelle

Dans le langage courant, il y a souvent une confusion et un glissement de signification entre diversité et différence. La différence est une sorte de diversité ; elle s’enracine et se déploie au sein des relations que le sujet entretient avec le monde et tous ceux qui l’entourent. Elle est un des éléments constitutifs de l’identité même de la personne humaine (en tant que créature), et cette identité se réalise comme altérité dans une double relation avec soi-même et avec l’autre.[2] Cela nous permet alors d’aborder le rapport entre la différence et la diversité, particulièrement quand ces concepts sont utilisés dans le domaine qui intéresse cette réflexion, celui de la relation homme-femme.

Au sein de la culture démocratique et relativiste actuelle qui nivelle tout par le bas en vidant les concepts de leurs sens, ou substitue un sens par un autre, un concept par un autre, suivons la contribution du Cardinal Angelo Scola qui affronte cette question anthropologique par les binômes identitédifférence et égalitédiversité qui sont souvent pris l’un pour l’autre. Il montre que le premier binôme est le plus approprié à la relation homme-femme.[3]Alors que l’identité (du bas latin identitas, du latin idem=le même) signifie au sens strict la convenance d’une chose par rapport à soi-même, et au sens large, le rapport que présentent en commun deux ou plusieurs choses, la différence implique l’idée de « porter ailleurs l’identique, d’en changer l’emplacement. En effet, le terme dérive de la forme verbale dif-ferre signifie porter ailleurs, éloigner. En tant que telle, la différence ne brise pas l’unité à l’intérieur de laquelle elle se déploie puisqu’il s’agit du même, situé seulement ailleurs, ce même qui constitue le fondement qui permet la relation entre les réalités identiques, bien que distinctes.

Par contre, la diversité renvoie à la multiplicité, à la pluralité. En effet, comme l’écrit Scola, la racine étymologique de diversité est diversus, participe passé de di-vertere qui signifie se tourner dans la direction opposée. La diversité implique par conséquent l’idée de séparation, de division.[4] La distinction dont nous avons parlé en traitant la différence n’est pas une négation de l’identité ; elle est au contraire une affirmation de l’identique présent ailleurs, dans une unité duelle (ici, pour la relation homme-femme), ce qui n’est pas le cas pour la diversité. Dans la nature humaine, cette différence se manifeste éminemment par et dans la réalité sexuelle qui implique une idée de séparation ou de couper en deux pour introduire une différence.[5] Antonio Malo souligne deux conditions importantes pour qu’on puisse parler de différence entre deux êtres : maintenir leur différence, c’est-à-dire avoir une identité qui, par rapport à une autre identité, est une différence ; pouvoir entrer en relation avec d’autres différences sans qu’elles s’annihilent.[6] La différence est donc une sorte de diversité interne à l’identité.

C’est la culture contemporaine qui entretient ces glissements en voulant imposer d’autres perspectives d’envisager la relation homme-femme en termes d’égalité-diversité, puisque le terme de diversité est souvent pris pour celui d’identité. On gomme exprès et idéologiquement l’élément originel qu’est la nature humaine, individuée de façon différente et identique en l’homme (mâle) et la femme (femelle), c’est-à-dire, la même nature humaine présente en l’autre de façon nouvelle et complémentaire à celle de l’autre. C’est par ailleurs ce que reconnaît Adam quand il s’exprime, en disant : « voici cette fois-ci celle qui est os de mes os et chair de ma chair » (Gn 2,23), lui qui n’avait encore rien dit depuis que le récit biblique nous le présente au milieu des autres créatures auxquelles il donne des noms, dans une relation asymétrique, celle du « moi-objet ». En rencontrant et en recevant Ève, Adam se retrouve lui-même.[7]

Avec elle, il entre dans une relation intersubjective, interpersonnelle, un « je-tu ». Il n’est plus dans la solitude originelle dont parle Gn 2,18 : « il n’est pas bon pour l’homme d’être seul. Je vais lui faire une aide qui soit semblable à lui ». C’est alors qu’Adam se retrouve soi-même dans la « côte » prise à partir de son thorax : « L’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise de l’homme et il l’amena vers l’homme » (Gn2, 22). Le terme selâ (= côte) mérite une attention particulière. Il s’agit d’un terme technique utilisé dans l’architecture sacrale qui renvoie aux poutres et autres matériaux architecturaux. L’auteur yahviste s’inscrit dans un contexte de réveil des associations de constructions du temple. En 1Rois 6, selâ renvoie aux murs, aux poutres de l’édifice alors qu’en Ex25,12ss, le terme est utilisé pour parler de ce qui soutient les côtés de l’arche.

La femme, un don de Dieu à l’homme

L’homme n’est pas supérieur à la femme ; il n’est pas non plus son maitre-dominateur puisque la création de la femme échappe complètement au regard de l’homme : elle est créée pendant que l’homme s’endort dans un sommeil profond, une torpeur similaire à la mort, que l’hébreu nomme par tardemâ. Adam ne peut qu’accueillir Ève comme un don de Dieu, comme celle qui a une dignité égale à la sienne puisque les deux sont l’œuvre du même Dieu. « Dans la théologie de l’auteur yahviste, la torpeur dans laquelle Dieu a fait tomber le premier homme souligne l’exclusivité de l’action de Dieu dans la création de la femme ; l’homme n’y eut aucune participation consciente. Dieu s’est servi de sa « côte » uniquement pour souligner la nature commune de l’homme et de la femme.[8]

C’est le mot « torpeur » (tardemâ) qui est employé dans la Sainte Écriture lorsque, pendant le sommeil ou directement après, doivent se produire des événements extraordinaires (cf. Gn15, 12 ; 1S26, 12 ; Is29, 10 ; Jb4, 13 ; 33,15). La Septante traduit tardemâ par ektasis, extase. Dans le Pentateuque, tardemâ apparaît encore une fois dans un contexte mystérieux : sur l’ordre de Dieu, Abram a préparé un sacrifice d’animaux, dont il chasse les rapaces : « Au coucher du soleil une torpeur saisit Abram et voici qu’une obscure terreur tomba sur lui. » (Gn15, 12.) C’est précisément à ce moment-là que Dieu commence à parler et qu’il conclut avec lui une alliance qui est le sommet de la révélation faite à Abram. Cette scène ressemble d’une certaine façon à celle du jardin de Gethsémani : Jésus « commença à ressentir frayeur et angoisse… » (Mcl4, 3) et il trouva les apôtres « endormis de tristesse » (Lc22, 45). (…). Il se produit une action divine spéciale, à savoir une « alliance » riche de conséquences pour toute l’histoire du salut ; Adam donne naissance au genre humain ; Abraham au Peuple élu. »

La femme est-elle le sexe faible comme on l’entend dire souvent ?

En cherchant à approfondir le sens des textes bibliques dont il est question pour cette réflexion, nous réalisons combien la création de la femme est riche de signification pour les fondements de l’anthropologie humaine qui se nourrit de la différence sexuelle : Gn2, 22 utilise le terme banâ qui signifie construire, faire, créer, faire exister[9].

Créée (ici construite) à partir d’un matériau solide (selâ), la femme se présente à l’homme, capable de l’aider (‘ezer = aide, ‘azarâ = clôture, protection), et spécialement dans un rapport frontal de face à face pour que les deux se donnent et s’accueillent mutuellement.  En créant la femme, Dieu se sert donc de matériaux de valeur, solide, structurel et sacré afin qu’elle se tienne aux côtés de l’homme comme une aide et une colonne sur laquelle l’homme peut compter et s’appuyer : « celui qui acquiert une femme a le principe de la fortune, une aide semblable à lui, une colonne d’appui » (Sir 36, 24) ; « c’est Toi qui as créé Adam, c’est Toi qui as créé Ève sa femme, pour être son secours et son appui » (Tobie 8,6).

Puisque c’est Dieu qui « construit » la femme comme le temple, celle-ci doit construire la cité humaine de par sa maternité, comme Rachel et Léa ont construit la maison d’Israël en mettant au monde les patriarches (Ruth 4,11). Cette édification de la cité se réalise dans le face à face comme le soulignent les textes sacrés : L’auteur sacré emploie aussi l’adverbe kenegdô c’est-à-dire ke (comme), negd (en face, contre) et ô (à lui). Cela renvoie à une relation sexuelle différentiée qui aide chacun des partenaires à se réaliser et se découvrir. En effet, d’autres passages comme Ps51, 17 ; Jr36, 29 donnent à terme le sens de révéler, annoncer, montrer, expliquer.[10]

L’homme ne devient vraiment « mâle » qu’avec et par la présence de la femme.

Les mêmes catéchèses du Pape Jean-Paul II sur l’amour humain montrent qu’un des aspects de la solitude humaine est lié à la différence sexuelle. Il développe l’idée qui nous aide à comprendre combien il est : « significatif que le premier homme (‘adam), créé à partir de la poussière du sol, ne soit défini comme mâle (‘ish) qu’après la création de la première femme. (…). Le texte hébreu appelle constamment le premier homme ha‘adam tandis que le terme ‘îš (‘ish = mâle) est introduit seulement quand émerge la confrontation avec ’îššah (‘isshah = femelle). Était donc solitaire l’homme, sans référence au sexe ».[11]

Que l’homme libéré de cette solitude par la rencontre de la femme commence à parler, et à parler de soi-même, Etienne Roze trouve cela significatif et commente : « aussi longtemps qu’il n’est pas tombé amoureux, l’homme parle de tout, et parle peu de lui-même ; mais quand il rencontre celle qui lui a été donnée, il ne peut plus ne pas parler de lui puisqu’il doit dire à celle qu’il aime la joie et la nouveauté de s’être découvert intérieurement. (…). Ainsi, en aimant, le premier homme parle et, en parlant, il se révèle ».[12] Nous estimons qu’une telle analyse soit assez suffisante comme fondement anthropologique de la différence sexuelle, dans une parité d’identité et une unité duelle.

Conclusion

Nous comprenons que la diversité et la différence sont deux concepts irréductibles l’un à l’autre, bien que la charge émotionnelle et idéologique du débat concernant la sexualité humaine permette de tels glissements et confusions. Somme toute, « la notion de diversité met en relation des réalités en elles-mêmes séparées et extrinsèques, et se caractérise comme opposée à celle de l’identité, alors que la différence, n’ayant pas un rapport immédiat au multiple et au pluriel, peut être retrouvée dans l’identique. Avec la notion de différence, on ne quitte pas le domaine de l’unité au sens propre ».[13] Voilà alors la logique, pour les croyants au moins, dans laquelle doit/devrait se célébrer la journée mondiale de la femme.

Malheureusement, grand est le risque de la célébrer commune une occasion de remettre en question la relation homme-femme, étant donné le poids de l’histoire qui est témoin des discriminations de la femme. Il faut, par exemple, penser aux mouvements de revendication des droits commencèrent aux XIX° et XX° siècles, en Angleterre, particulièrement pour le droit de vote, avec Mill Stuart comme personnage influent à côté des « suffragettes » (membres de la National Society for Women Suffrage, 1867). Ces mouvements s’étendront par la suite aux USA et en France, avec deux axes principaux de revendications. Au niveau social, ces revendications concernaient le droit au vote, le droit au même travail et au même traitement que les hommes pour des prestations identiques, … En France par exemple, il a fallu attendre 1946 pour que les femmes aient le droit de vote : elles peuvent élire et être élues au même titre que les hommes bien que le premier congrès international des féministes se soit tenu à Paris en 1878.

Si elle mérite une considération dans l’édification du foyer et de la cité, dans l’aide qu’elle est appelée à devenir pour l’homme, cela ne justifie pas certaines tendances actuelles qui vont jusqu’à ruiner la complémentarité que le Créateur a voulue entre l’homme et la femme.

Abbé Lambert RIYAZIMANA
Diocèse de Ngozi
Burundi

 

Référence bibliographiques

[1] En parlant de l’Eglise, je me réfère à l’Eglise Catholique. En ces derniers jours, on assiste à la nomination des femmes dans les organes de prise de décisions de la hiérarchie de l’Eglise Catholique, puisqu’il est une conviction et une sensibilité particulières du Pape François que la femme n’occupe pas encore convenablement son rôle dans la prise des décisions, au sein des instances ecclésiales qui ne sont pas liées ou qui ne dérivent pas du pouvoir ordonné. La dernière nomination à un poste élevé est celle de Nathalie Becquart au poste de Sous-Secrétaire du Synode des Évêques, ce qui lui donne ipso facto le droit de vote dans cette instance ecclésiale. Cf. https://www.courrierinternational.com/article/plafond-de-verre-vatican-nomination-dune-femme-au-synode-des-eveques

[2] MALO, A. P., Io e gli altri. Dall’identità alla relazione. Edusc, Roma 2010, pp.59-64. Dit en termes aristotéliciens, cette double relation constitutive de l’identité se traduit par deux transcendantaux : l’unum et l’aliquid, toujours en corrélations et irréductibles l’un à l’autre dans l’être créé, c’est-à-dire un être en même temps identique à soi-même (relation de raison) et distinct des autres avec lesquels il entre en relations réelles : « l’identico non si dà mai come una pura e semplice unità e dunque si dà sempre come un differire che non è ultimamente diviso ». Voir MELCHIORRE, V., La differenza et l’origine: alle sorgenti dell’analogia in AA.VV, La differenza e l’origine, Vita e Pensiero, Milano 1987, p.6, cité par MALO, p.63, note 7.

[3] SCOLA, A., « Identité et différence sexuelle », in Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques, Téqui, Paris 2005, pp.639-640.

[4] Ibidem, p.640.

[5] Selon le Dictionnaire étymologique en ligne (http://www.etimo.it), on peut lire ceci : Sexe (sesso) du latin sex-us ou sec-us que certains confrontent avec le grec ték-os qui signifie né, procréé, de la même racine que tak- qui exprime une idée de fabrication. Ceci présente des correspondances avec le latin texere (tisser) qui donne le sens des organes de la génération. Pour notre cas, nous considérons l’idée de Benfey, Corsen et Pott qui reportent cette entrée à la racine de sec-are qui signifie couper, séparer.

[6] MALO, A. P., op cit, p.65.

[7] Cf. L-J. FABRY, « ‘selâ’ » in G.J. BOTTERWECK – H. RINGGREN (a cura di), Grande Lessico dell’Antico Testamento, op. cit., vol. 6, (VI, pp. 1060-1065), p. 1063.

[8] Cf. JEAN PAUL II, La théologie du corps. L’amour humain dans le plan divin, p.162, note 13.

[9] Cf. WAGNER, S., «banâ », in BOTTERWECK, G.-J. & RlNGGREN, H. (a cura di), Grande Lessico dell’Antico Testamento, op. cit., (I, pp. 689-706), p. 697.

[10] Cf. GARCIA LOPEZ, F., « kenegdô »  in G.-J. BOTTERWECK – H. RINGGREN (a cura di), Grande Lessico dell’Antico Testamento, op. cit. (V, pp. 189-201), p. 189.

[11] JEAN PAUL II, La théologie du corps. L’amour humain dans le plan divin, Cerf, Paris 2014, p.152.

[12] ROZE, E., Verità e Splendore della differenza sessuale, …. p.156.

[13] SCOLA, A., « Identité et différence sexuelle », in Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques, Téqui, Paris 2005, p.640.

“Qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages”? Quand l’Eglise entre dans les controverses publiques.

Introduction.

A. Didier BIMENYIMANA

A. Didier BIMENYIMANA

A. Lambert RIYAZIMANA

A. Lambert RIYAZIMANA

Du milieu de la foule, un homme demanda à Jésus : « Maitre, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage», lisons-nous dans l’Evangile du 18ème dimanche du Temps Ordinaire (Année C). Tel est le contexte qui donne lieu à cette réflexion. Voilà une question concrète, réaliste, toujours d’actualité. Il est, hélas, toujours courant de voir des frères en conflit au moment des héritages. Qu’il est fréquent dans nos sociétés, de voir des controverses entre frères et sœurs d’une famille, entre compatriotes !

Jésus lui répondit : «Qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages » ? C’est donc un refus ! Jésus se dérobe-t-il ? Mis en présence d’une injustice flagrante, Jésus refuse de se pencher sur ce cas et semble s’en désintéresser. N’est-ce pas scandaleux ! Cela va à l’encontre de tout l’évangile, de toutes les orientations de l’Église, et même de la simple conscience humaine la plus élémentaire. Le chrétien ne doit-il pas faire tout pour que cessent les injustices de ce monde ? Le chrétien a-t-il le droit de se désintéresser des affaires de la terre pour ne penser qu’au ciel ? Ne doit-il pas au contraire avoir des pieds sur terre, cette terre qu’il doit rendre habitable pour tous, en améliorant les conditions de vie sans oublier les relations interpersonnelles entre frères et sœurs, entre compatriotes ? En quoi la réaction de Jésus est-elle évangélique ? Comment l’Eglise (ici j’entends l’hiérarchie de l’Eglise) vit-elle cela quand elle est appelée à se prononcer lors des controverses et conflits entre les gens ?

Les attentes qu’ont les gens en conflits, de la prise de parole de l’Eglise.

Dans des moments de controverses et e conflits pour des décisions sociopolitiques, on sollicite toutes les forces vives d’une nation, les autorités morales, (y compris la hiérarchie catholique dans les pays où elle constitue une autorité morale) afin qu’elles expriment ce qu’elles en pensent, ne fût-ce que donner des lumières sur des principes qui puissent illuminer les décideurs. C’est dans ce cadre qu’au Burundi, par exemple, l’Eglise Catholique a maintes fois pris parole pour donner sa contribution au niveau sociopolitique.

En cela, les Évêques remplissent leur rôle que rappelle Gaudium et Spes, en renvoyant les laïcs à leur conscience et à leur compétence propre : « Que les chrétiens attendent des prêtres lumières et forces spirituelles, mais qu’ils ne pensent pas pour autant que leurs pasteurs aient une compétence telle qu’ils puissent leur fournir une solution concrète et immédiate sur tout problème, même grave, qui se présente à eux» (G.S. n°43). Ceci ne signifie pas que l’Eglise ne s’intéresse pas à la gestion des sociétés, qu’elles ne s’intéresse pas aux questions temporelles. Son rôle est de rappeler les principes qui doivent illuminer ceux qui décident directement. Par sa vision sociale de l’homme et de la société, inspirée par l’Evangile, l’Eglise éclaire et forme les consciences de ses fidèles qui ont la gestion directe des questions techniques.

C’est alors à ce point qu’elle ne satisfait pas toujours les attentes de ceux qui voudraient une position claire, rangée, tranchée par rapports aux controverses et différends qui opposent les uns et les autres. Certes, l’Eglise n’est pas neutre en ce sens qu’elle porte des jugements sur des faits, des actes, des évènements. Mais elle doit laisser aux juges, aux responsables temporels,… la responsabilité d’appliquer concrètement ce qu’ils auront décidé, illuminés par les principes qui découlent de sa vision sociale du monde.

« …dis à mon frère de partager avec moi notre héritage » : que veut cette personne ?

 Il convient de ne pas seulement nous arrêter à la question posée, mais aussi de penser aux mobiles de ceux qui interrogent Jésus, de ceux qui veulent une intervention de l’Eglise en cas de controverses. Que veulent-ils, de l’intervention de l’Eglise ? Et comment accueillent-ils cette intervention ? Il arrive que l’on demande aux formes vives d’une nation de donner leurs contributions concrètes en matières temporelles. Le cas le plus récent, au Burundi, est quand les diverses organisations et institutions ont répondu à l’appel lancé par le Parlement en vue de la modification/adaptation de certains articles de la Constitution. Nous nous rappelons que la Contribution/proposition de l’Eglise a été celle de ne toucher que les articles qui concernaient l’intégration du pays dans la Communauté Est-Africaine. Une intervention concrète, donc.

Mais la question n’est pas toujours résolue pour autant ! Il est important de penser à celui qui demande la contribution. Est-ce pour se sentir soutenu et confirmé en sa vision ? Quand il en est le cas, nous nous rendons compte que de telles contributions, au lieu d’aider à assainir le climat, peuvent l’envenimer même. Par conséquent, il n’est pas toujours opportun de porter des jugements concrets, puisque les situations et les personnes changent, alors que demeurent les principes. C’est qu’à rappelé l’Eglise dans sa triple mission d’ annoncer le message de l’évangile, dénoncer ce qui va contre ce message et renoncer elle-même à ce qu’elle dénonce, puisqu’elle est aussi concernée par ce qu’elle annonce et dénonce.

Pour ce que vit actuellement le Burundi, ce n’est pas à l’Eglise de déterminer qui doit dialoguer avec qui (faire une liste des gens à inviter, par exemple), ni donner un cahier de charge à ceux qui pilotent les pourparlers. Consciente de son rôle, étant toujours proche des ses ouailles qui s’inquiètent ici et là, l’Eglise a le devoir de rappeler à ceux qui gèrent la chose publique le devoir de parler avec tous ceux qui estiment qu’ils ont à dire. Elle appelle au dialogue, mais ne prescrit ni le cahiers de charge, ni les participants, ni le lieu,… Ce sont des questions techniques qui excèdent sa compétence.

Au cours du dialogue, comme quiconque, elle peut dire ce qu’elle pense. Des problèmes naissent quand cela ne rencontre pas les aspirations de celui-ci où celui-là. Il estime par la suite que l’intervention ne valait pas la peine, alors qu’elle est la bienvenue quand elle va dans le sens de ce qu’il pense. Ce serait aussi une autre erreur si l’Eglise exigeait que sa contribution soit retenue comme telle, puisqu’elle n’a pas la gestion directe des affaires temporelles. Elle n’impose pas sa vision. Jésus, son Maitre, ne l’a pas non plus fait. Mais elle met au clair ce que l’on court si on ne considère pas certains aspects. L’application concrète revient toujours à qui de droit. Le champ d’action  de l’Eglise se limite au rappel au bien commun, au respect et à la promotion la dignité de la personne humaine, quel que soit la manière dont est gérée la chose publique.

Fidèle à son Maitre Jésus, l’Eglise pose des questions, invite à dialoguer, à réfléchir.

 « S’affronter, c’est être front à front, c’est-à-dire intelligence à intelligence et non force contre force », dit Albert Jacquard. En tant que telle,  la confrontation devient une invitation à réfléchir, à avancer. Elle ne doit donc pas être crainte. Mais hélas, combien de fois, elle a cédé aux passions, à la force, à l’intimidation, voire l’élimination de celui qui ne pense pas comme nous ! En fait, nos plus grands différends viennent de notre refus de désaccord.   On se dispute au nom de la concorde que l’on veut imposer aux autres. (Cfr Jacques Poujol, Les conflits. Empreinte Temps Présent, Paris 1998, p.38. Nous fuyons celui que nous refusons d’affronter … et l’affront est encore plus pire.

Burundi, d’où viens-tu ? Burundi, où vas-tu ?

Telles sont les quelques questions que posent les Evêques et que nous rencontrons dans divers messages d’allure sociale. Pour provoquer un positionnement, en effet, la question devient le meilleur moyen. Elle provoque une mise en chemin en permettant de sortir de l’émotionnel. Elle nous permet de désamorcer le conflit en suscitant à réfléchir sur un point d’accord, un point d’intersection entre les personnes impliquées dans le conflit. Elle permet alors de regarder ailleurs pour découvrir ensemble ce point d’accord, en détournant provisoirement l’attention du conflit afin d’éviter le blocage sur un conflit d’opinion. C’est ce que fit Jésus chez Simon le Pharisien, qui l’avait invité et qui se scandalise que Jésus se laisse toucher par une femme aux mœurs légères. C’est cela que fait Jésus dans l’Evangile de ce jour, en proposant la parabole du riche insensé. Il sait où il veut en venir. Par le biais de ce récit, Jésus évite le blocage sur un conflit d’opinion.  Cela parce que l’histoire est le meilleur stratagème pour faire échec à l’opposition des auditeurs. Ce n’est pas pour rien que se développent de plus en plus des écoles du storytelling. Par ailleurs, que serait la Parole de Dieu si on en enlevait les récits ?

Le rappel des principes permet aux protagonistes de réfléchir en prenant un peu de recul par rapport à la controverse et cela permet alors de prendre plus de hauteur par rapport au conflit. Jésus utilise des paraboles. Parabole, en effet, est faite de para: le long de… et exprime un désir d’aborder la réalité des choses sans se heurter de front. « Elle dit, mais laisse tout à penser. (…) Elle s’offre à son tour comme un nouveau monde à questionner; loin de réduire le mystère des choses, elle le souligne, le condense et le concentre davantage » (Cfr François Cassingena-Trévedy, Poétique de la théologie, Ad Solem, Paris, 2011, p.56).

Conclusion.
On a souvent entendu dire que l’Eglise catholique n’est pas sorti du silence quand beaucoup s’attendait à sa prise de position. Mais il convient de souligner que les messages qu’elle a donnés à ses fidèles sont riches d’enseignement qu’il convient de « ruminer » encore. Peut-être qu’ils sont restés lettre-morte, puisqu’ils ne proposaient pas de solutions toutes-faites. Jésus ne l’a pas non plus fait, l’Evangile de ce dimanche en est une illustration. Il est du devoir des chrétiens présents dans les institutions qui décident de se nourrir de l’enseignement social de l’Eglise, et cela, dans le souci d’illuminer et d’affermir leur capacité de jugement, plutôt que d’attendre des solutions-miracles de la part de la hiérarchie de l’Eglise. Il également du devoir de l’Eglise de penser aux mesures d’accompagnement de ces messages et contributions, en promouvant des rencontres de réflexions de ces décideurs, dont certains, sinon la plupart n’ont eu que peu de catéchèse à l’école secondaire.

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