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De pécheurs pardonnés à disciples du Christ. L’expérience chrétienne du pardon.

A. Lambert RIYAZIMANAL’expérience du pardon est essentielle pour la vie du croyant pour la vie du chrétien. Même un grand roi comme David ne peut s’en passer puisque devant notre péché, il n’y a qu’une voie qui ait une issue: celle de la sincérité avec nous-mêmes, devant Dieu. C’est la même expérience dont parle Saint Paul quand il nous rappelle l’exigence de se fier à la grâce de Dieu plutôt qu’à nos mérites, selon la loi. Et ceci ne veut pas dire que la loi ne prévoyait pas de rituels de pardon et de réconciliation, mais parce qu’on pensait qu’il fallait seulement cela pour mériter la justification. Dans le même ordre d’idée, la remise de la dette dont nous parle Jésus dans l’évangile de ce 11ème dimanche ne peut être un résultat de notre mérite. C’est Dieu qui prend les devants, et c’est le même comportement de Jésus dont on nous dit qu’il parcourait les villages, allait vers les gens de toutes conditions, sans attendre que ce soit eux à venir le chercher. Devant tout cela, Nous ne pouvons que désirer ardemment une chose: se mettre au service de Dieu (comme les femmes de l’évangile) sans prétendre à quelque chose en retour. En un mot: aimer.

Un Dieu qui s’invite à la table des pécheurs.

Avec ce repas de Jésus dans la maison de Simon le Pharisien, nous pouvons apprendre tant de choses.
La première est que Jésus accepte l’invitation de ceux-là même qui ne pensent pas comme lui. Nous savons que la plupart des fois, les pharisiens lui ont tendu des pièges. Il ne se laisser pas emprisonner par des qu’en-dira-t-on, il heurte la sensibilité courante par son attitude si ouverte. Il accueille les pharisiens, se fait accueillir par eux (et ses disciples qui sont témoins des affrontements avec les pharisiens le voient), ils accueille les pécheurs et se fait inviter par eux. Il va manger chez un pécheur public comme Zachée et les pharisiens s’en scandalisent. Nous savons que même son précurseur, Jean Baptiste, qui avait parlé du châtiment de Dieu pour les pécheurs, ne comprend plus cette attitude d’accueillir et de visiter tout le monde. Est-tu vraiment celui qui doit venir ? Ou devons-nous en attendre un autre !

Deuxième chose : il visite des gens de toutes conditions, des riches comme des pauvres, bien qu’il mène une vie de pauvre. Celui qu’il a visité aujourd’hui est riche : on le constate de par son salon où l’on s’allonge sur des divans (κατεκλιτη= il se coucha à table). Nous savons ailleurs qu’il a visité les pauvres, comme cette famille de Béthanie faite de deux sœurs et leurs frères Lazare. Seigneur, donne-nous de ta liberté de ne devenir prisonnier d’aucun clan, d’aucune tendance, et de rester ouvert même à ceux qui ne pensent pas comme nous !

Jésus chez Simon le PharisienTroisième chose : il ne se soustrait pas aux gestes hazardés d’affection d’une femme aux mœurs légères. Celle-ci mouille de larmes ses pieds, les essuie avec ses cheveux. Une femme qui va même à dénouer ses cheveux, un geste honteux et indécent même aujourd’hui (2000 ans après !!) dans le monde juif et musulman où les femmes doivent cacher leur chevelure. Jésus sait que cette femme a besoin d’être accueillie, consolée et il accepte d’en payer le prix: le jugement de son entourage. Si cet homme était prohIl ne perd pas de vue sa mission: il est venu pour les pécheurs et non les justes.

Quatrième chose : l’équilibre humain de Jésus. Il sait apprécier ce qui est bon en chacun sans occulter ce qui ne l’est pas. Il ne rejette pas en bloc toute la personne comme nous le faisons et fermons les yeux à tout bien, par le simple motif que cela vient d’un tel : rien de bon chez… (complétez vous-mêmes). A Simon qui l’a invité, il lui reconnaît le jugement : « tu as raison ». A la femme : « elle a beaucoup aimé ». Oui, même un cœur enténébré par le mal est toujours capable d’aimer. Cependant, Jésus n’omet pas de mettre en lumière les manquements de son hôte comme il ne manque pas de souligner que la femme est pécheresse. Nous nous souvenons comment il a dit à la samaritaine (Jn4) qu’elle n’avait pas de mari, puisqu’elle avait divorcé et s’était remariée plusieurs fois. A ceci, il n’oublie pas d’ajouter que tout péché, petit ou grand, 50 ou 500, a besoin du pardon de Dieu. C’est une dette.

Dans ce seul petit tableau, tous les ingrédients sont là pour arriver au cœur de notre récit, petit mais dense (Lc 7,40-43). L’idée centrale est très simple : Personne n’est comparable à Dieu. Tous sont débiteurs devant Lui. Nous sommes tous des pécheurs qui ont besoin de pardon. Cette parabole assume des visages concrets qui sont protagonistes de ce récit : le Père est l’unique créancier auquel on doit tous. Que ce soit Simon le Pharisien, que ce soit cette femme (mets-toi dans la place que tu veux !), ils ont tous des dettes à rendre. Peu ou beaucoup, peu importe. Ils sont tous dans la même condition : des débiteurs. Nous sommes tous ainsi.

Foi, repentir, pardon et amour.

Cette parabole contraint Simon qui se présume juste à se confronter avec la femme. Ceci nous amène aux premières conclusions sur la foi. La foi dont cette femme est le modèle et par laquelle est sauvée est qu’elle accepte et reconnaît sa situation. Elle en pleure en public. Elle ne feint rien, « ntiyigirisha, ntiyikausha ». Elle paye tout les coûts et coups pour avoir le pardon. On peut la critiquer ou pas, elle n’a rien à perdre par ailleurs. Elle ne veut rien d’autre que « gagner » : le pardon.

Ce pardon n’est pas une simple remise d’une dette comme le dit la parabole. C’est une occasion d’une nouvelle vie. Plus qu’une clôture d’un bilan négatif relégué désormais au passé, c’est l’entrée dans un nouvel espace vital de renouvellement qui s’ouvre au futur.
La « non-foi » dont Simon est le modèle est la présomption de sa justice. Il peut donc regarder les autres de haut et de les condamner. Le manque de foi tue  et la première victime devient soi-même puisqu’on se croit arrivé alors que non ; puis cela tue le prochain en le bloquant, en l’immobilisant dans son passé.

La foi convertit à l’amour. Par amour de cette femme qui se sent accueillie et comprise, décide d’aimer, coûte que coûte. Mais quand on croit qu’on est arrivé, que reste-t-il à faire ? Rien.

La loi et la grâce.

C’est celle-ci la conversion de logique et d’attitude dont parle Saint Paul. Son expérience personnelle de pharisien zélé lui a démontré son insuffisance à faire passer de l’observance de la loi à la disponibilité de la grâce. La loi est certes nécessaire pour connaître le bien et le mal, mais insuffisante pour faire le bien, et peut conduire au désespoir, vu l’écart entre ce que nous sommes et ce que nous devrions être. La foi en Jésus-Christ rend juste devant Dieu celui qui accepte de se jeter dans ses bras et de tout risquer, à l’image de notre brave pécheresse publique.

Alors on comprend les derniers versets de l’épisode que nous avons lu, quant à la liste des femmes qui suivent Jésus et ses disciples, les assistant dans leur ministère. Avec Jésus, elles brisent le tabou en se mettant derrière un maître (personne en ces temps n’acceptait des femmes à sa suite). La révolution évangélique est lancée, la dignité de la femme est promue (et il reste beaucoup à faire en cette direction! Et je dois dire que le Pape François vient d’élever à la dignité de fête la Mémoire liturgique de Sainte Marie-Madeleine, pour nous stimuler à penser à propos de la dignité et du rôle de la femme dans l’Eglise). Ces femmes suivent Jésus puisqu’elles reconnaissent des gestes de Dieu à leurs personnes.

Qu’il est difficile, impossible même, d’expérimenter le pardon si on n’a pas d’abord reconnu son péché ! Et qui n’expérimente pas le pardon et la miséricorde de Dieu ne peut pas devenir vrai disciple. Il n’est pas capable d’aimer puisque toute confession est d’abord confession d’amour. « La confession des péchés n’est chrétienne que si elle s’inscrit dans une confession de louange », disait Saint Augustin. Confesser nos péchés, c’est confesser l’amour de Dieu pour nous, ce Dieu dont nous devenons disciples et adorateurs, par voie de conséquence. Aide-moi Seigneur à reconnaître ma misère et à accueillir ton pardon.

D’une foi qui ne sait que demander à une foi adulte qui se tourne vers l’Autre.

SYRIELa première lecture et l’Évangile présentent des similitudes. Dans les deux lectures, des hommes sont guéris de la lèpre et la relation entre celui qui guérit et le malade est assez semblable. Ainsi, le prophète Élisée ne sort pas au devant du général Syrien Naaman qui vient le solliciter, mais il lui parle de loin ; de même Jésus répond de loin aux lépreux qui sont venus le prier ; une fois guéri, Naaman et le dixième lépreux de l’Évangile retournent sur leur pas en rendant grâce à Dieu qui les sauve.

Mais ce que nous retiendrons surtout est la manière dont la première lecture prépare à recevoir l’Évangile. Naaman nous enseigne en effet qu’obtenir la guérison de Dieu exige l’humilité. Naaman était arrivé imaginant de grandes incantations et s’attendant à des prescriptions spectaculaires. Mais Élisée ne lui a demandé qu’un geste simple : se plonger sept fois dans le Jourdain. La guérison que Dieu donne ne touche que les cœurs humbles, c’est-à-dire les cœurs de ceux qui acceptent de faire la vérité dans leur vie. Naaman a dû découvrir qu’il n’était pas seulement le général de l’armée syrienne mais un homme aimé de Dieu.

En outre, la guérison que Dieu donne est gratuite. Il n’y a pas de cadeau à présenter pour dédommager le prophète. On n’achète pas la grâce de Dieu. Il y a une semaine, le Pape François disait que la grâce ne nous arrive pas par la poste. Notre participation, et ce n’est pas rien, consiste à laisser sa grâce porter tout le fruit de vie que le Seigneur désire pour nous. 

Ainsi abordons-nous l’Évangile. Il raconte comment dix lépreux vivaient ensemble, communauté de souffrance veillant avec impatience la venue du Sauveur. Or, le voici qui apparaît à l’entrée du village. Les lépreux s’avancent à sa rencontre mais ils s’arrêtent à la distance que leur impureté impose de respecter et crient vers Jésus. Ils ne se prosternent pas devant lui, la face contre terre, comme on a déjà vu d’autres lépreux le faire dans l’évangile, ils ne font pas non plus de longs discours expliquant leurs années de malheur. Ils appellent simplement Jésus « maître », comme le font les disciples. Ils ne sont pas loin de le regarder comme Dieu. Ainsi, c’est davantage par leur prière que par leur présence qu’ils se rapprochent de Jésus.

« Jésus, maître, prends pitié de nous ! », s’exclament-ils. Ils ne lui demandent rien d’autre que sa pitié, ils veulent être regardés par Jésus et pris en pitié. Cette attitude manifeste une foi digne d’éloges. Ils ont une telle confiance en Jésus qu’ils n’exigent rien. Ils ne demandent pas à être guéris ou à être purifiés. Ils désirent seulement être regardés par leur Seigneur. Jésus entend leur cri et se situe lui aussi sur le plan de la foi. Lui qui a embrassé un lépreux, lui qui a touché les oreilles et la langue d’un sourd-muet, lui qui a pris par la main la jeune fille endormie dans la mort et la belle-mère de Pierre emportée par la fièvre, il ne franchit pas la distance que les dix lépreux marquent. Il ne pose aucun geste, ne leur donne aucune prescription, il n’ordonne pas non plus à la lèpre de les quitter. Il invite seulement ces hommes à aller se montrer aux prêtres.

« En cours de route ». Jésus lui-même est « en cours de route » vers Jérusalem. Saint Luc n’en raconte pas davantage. L’évangéliste ne dit pas comment ils se sont quittés, si les lépreux sont partis en hâte. Ils ont obéi, simplement. Grande est leur foi. Se présenter aux prêtres est en effet, selon la Loi de Moïse, constater la réalité de la guérison. Guérison qui n’a été ni demandée ni promise. Tout s’est dit dans l’échange d’un regard de confiance et de foi, dans l’espérance de la miséricorde.

Et les hommes n’ont pas été déçus. Ils ont été purifiés en cours de route.

« L’un d’eux, voyant qu’il était guéri, revint sur ses pas en glorifiant Dieu à pleine voix ». Il reconnaît l’intervention de Dieu et lui rend grâce. Il semble désobéir à Jésus puisqu’il ne va pas au temple. Ne jugeons pas trop vite, et disons qu’il ajourne la reconnaissance officielle et réglementaire de sa guérison pour venir glorifier Dieu et enfin se prosterner aux pieds de son sauveur. La barrière qui l’en avait empêché a disparu, enlevée par Dieu lui-même. En outre, l’homme obéit plus radicalement à la demande de Jésus, puisqu’il reconnaît en lui le Grand-Prêtre dont l’offrande purifie l’humanité entière, il voit en Jésus le Temple non fait de mains d’hommes qui manifeste réellement la présence de Dieu parmi les siens.

La largeur de vue de Jésus devrait nous interroger, nous qui nous disons « catholique », universels, ouverts d’horizon. Luc nous signale que Jésus traverse la Samarie, cette terre maudite où il  rencontre des « maudits », des lépreux qui ne peuvent même approcher les autres.  Jésus, Lui, n’a pas peur. Il est venu, tendresse de Dieu, pour les plus pauvres, pour ceux qui nous repousse, ou que nous repoussons. Encore aujourd’hui, il n’a pas peur de moi, de mes péchés, même les plus hideux. Jésus est venu pour cela, pour nous en guérir. Admirons donc, ou mieux, contemplons la manière de faire de Jésus, sa façon de voir les autres. Il ne se laisse embrigader par aucune barrière : il n’hésite pas à traverser cette zone des excommuniées, repeuplée après la déportation de 722 par des populations de toutes origines, avec toutes les religions et croyances en un mélange diffus de races. Ne conservons-nous pas encore des relents de mépris pour certaines catégories, de personnes, certaines races, ethnies, certains milieux ? Si tel était le cas, on vivrait non comme des sauvés, mais peut-être des guéris. Nous apprenons ainsi que rien ne peut nous empêcher d’être agréable à Dieu, ni notre condition, ni même la maladie. Jésus s’étonne même de ce que les fils de la promesse n’ont pas su rendre gloire à Dieu et reconnaître son irruption dans leur vie. Seul cet étranger manifeste une autre foi que celle des neuf autres, la foi qui permet d’accéder au salut :1/10= 10 % : avons-nous encore 10% de ceux qui vivent comme des « sauvés » ? Cruelle réalité de notre temps ! Pourtant tous ont été guéris. Cela veut dire que la guérison que donne Jésus ne permet pas d’obtenir le salut si elle ne débouche pas vers une authentique action de grâce. Une guérison reçue du Seigneur est vaine si elle n’ouvre pas à une relation nouvelle avec Jésus. Jésus, en effet, ne nous guérit que pour nous permettre d’être pleinement en relation avec lui, car c’est cette relation que la lèpre de notre péché a rompue, c’est cette relation que Jésus est venu restaurer. Jésus a posé un regard de miséricorde sur l’humanité et a décidé de la réconcilier avec son Père des cieux.

En effet, « tous furent guéris », mais à un seul Jésus a pu dire : « ta foi t’a sauvé ». Peut-être que tel est notre cas. Nous sommes constamment purifiés de nos péchés, mais notre guérison ne nous pousse pas à établir une vraie relation avec Jésus en épousant sa vision ouverte à tous. Peut-être qu’après nos confessions, nous oublions de rendre grâce, et surtout de revenir sur nos pas pour vivre non seulement en «hommes/femmes guéris», mais aussi et surtout en « hommes et femmes sauvés.» Ce samaritain, ayant constaté sa guérison, «revint sur ses pas … en glorifiant… en rendant grâce=’ευχαριστων (« en eucharistiant », dirai-je). En grec moderne, « dire merci » se dit «εφκαριστω= efkaristô ». Qui de nous pense spontanément, quand il va à la messe, qu’il « va au merci » ? En Kirundi, on a souvent appelé la liturgie « AMASÁBAMÂNA »= qui ne se réduit qu’à la demande. Ne faut-il pas passer de la foi rudimentaire qui ne sait que demander à la foi épanouie qui sait se tourner vers l’Autre pour rencontrer vraiment son Visage. Il se trouve donc une différence d’attitude entre celui qui vit comme « guéri » et celui qui vit comme « sauvé ». Lequel suis-je ?

Seigneur Jésus, prends pitié de nous ! Nous nous présentons à toi comme des disciples qui ont faim et soif de mieux te servir, faim et soif de savoir te louer en vérité, en toute humilité. Donne-nous de savoir nous tourner vers toi et de savourer le don que tu nous fais dans l’eucharistie. Elle reproduit et actualise l’œuvre de ton salut. Elle est le sacrement de la guérison dont nous avons besoin. Merci pour ce don de ton amour.

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